Le cœur d’Aliénor

Scène 6 – Le salon maudit

Réginald – Jeremy – Julia – Scott – Bartlet 

Nous sommes de nouveau dans le salon précédent. Dehors, il pleut à verse. La porte s’ouvre laissant apparaître deux hommes. JEREMY ainsi que RÉGINALD, le vieux majordome de Sir Williams. JEREMY est trempé.

RÉGINALD

Voilà, monsieur. C’est ici. L’aile nord, comme vous avez pu le constater en passant, a été partiellement abandonnée à l’exception du salon qui a fait l’objet d’un entretien régulier. Sir Williams y tenait beaucoup. Ainsi, il a été conservé tel qu’il était, il y a maintenant presque 6 siècles.

JEREMY

Là, je suis impressionné. Vous savez, c’est la première fois que je mets les pieds dans un château.

RÉGINALD

Techniquement, c’est un manoir, monsieur. Vos pieds devront patienter encore un peu. Évidemment, vous êtes un peu isolé du reste de l’habitation. Il vous faudra traverser la cour intérieure pour prendre vos repas. Ici, il n’y a pas d’eau courante, pas de sanitaire, et l’électricité est fournie par un petit générateur. Sir Williams y venait essentiellement pour se recueillir. Je vous ferais enfin remarquer le cordon accroché près de la porte. Il communique directement avec l’office. N’hésitez pas à l’utiliser… quoi qu’il arrive.

JEREMY

Qu’est-ce qui pourrait bien arriver ?

RÉGINALD

Et bien je ne sais pas, monsieur. C’est une expression.

JEREMY

Vous savez, ça m’arrive d’aller au cinéma. Et en général, quand un personnage prend une expression intense et fait une pause en disant d’une voix basse… « quoi qu’il arrive », c’est qu’il y a quelque chose de louche !

RÉGINALD

Monsieur n’a pas été mis au courant ?

JEREMY

Au courant de quoi ?

RÉGINALD

Rien, monsieur. Je n’aurai pas dû vous en parler.

JEREMY

Mais me parler de quoi ? Vous me faites flipper.

RÉGINALD

Oh ! Non. Moi, je ne fais pas (Légèrement réticent sur l’emploi du mot) « flipper », pour reprendre l’expression de monsieur. Et n’oubliez pas… le cordon…

JEREMY

Merci… heu…

RÉGINALD

Réginald, monsieur.

Entre Julia. Elle a des dossiers à la main.

JULIA

Mais dites-moi, c’est tout à fait charmant cet endroit. Très atypique. J’adore les vieilles pierres. (Découvrant une peinture au mur) C’est magnifique ! De qui est-ce ?

RÉGINALD

De mon neveu, madame. C’est une croûte que nous avons mise là pour cacher le trou dans le mur.

JULIA

(Vexée) Moi, je trouve cela très joli. Je lui trouve même un certain talent.

RÉGINALD

Je le lui dirai, cela lui fera plaisir. (A JEREMY) Je vais réceptionner vos bagages à l’office. (Il sort)

JEREMY

Merci, Réginald.

JULIA

Alors, qu’est-ce que vous en pensez ?

JEREMY

Il a l’air bizarre.

JULIA

Je parlais du château.

JEREMY

C’est un manoir. Ne me demandez pas la différence entre les deux, je l’ignore.

JULIA

Quoi qu’il en soit, nous y voilà ! Vous avez pu apprécier les environs, malgré l’orage. Tout cela est à vous… en théorie.

JEREMY

Je n’arrive pas à y croire.

JULIA

Vous êtes passé à l’agence, vous avez vu les papiers. Ils sont authentiques. Tout comme ce manoir et le reste de la propriété. 3000 hectares de Landes, à deux pas du Loch Ness.

JEREMY

Et il me suffit de passer 5 nuits dans cette pièce ? C’est tout ?

JULIA

C’est aussi simple que cela. Vous pensez que c’est à votre portée ?

JEREMY

(Pas du tout rassuré) Vous rigolez ou quoi ? Je le fais sur un pied.

JULIA

Tant mieux ! Alors tout va bien.

JEREMY

Et, heu… vous seriez disposé à me prendre en main, enfin façon de parler, je veux dire… pour me faire visiter votre beau pays ?

JULIA

Remplissez d’abord les termes du contrat et après on en rediscutera.

JEREMY

D’accord. C’est noté. Reparlez-moi un peu de ce « contrat » ?

JULIA

Il n’a pas changé. Comme je vous l’ai déjà dit, votre père… sir Williams MacSporran, a stipulé dans son testament que vous deviez séjourner 5 nuits complètes dans cette pièce, seul. Vous pouvez bouger la journée, aller vous restaurer, visiter les environs, mais vous devez obligatoirement passer vos nuits dans cette pièce et n’en sortir sous aucun prétexte… quoi qu’il arrive… sous peine de voir la clause annulée.

JEREMY

Vous voyez ! Vous aussi vous utilisez la même expression que le majordome.

JULIA

Quelle expression ?

JEREMY

« Quoi qu’il arrive ».

JULIA

Qu’est-ce qu’il vous a dit ?

JEREMY

C’est surtout ce qu’il n’a pas dit qui m’inquiètes. Il a fait allusion à des choses que je devrais savoir. Vous savez de quoi il veut parler ?

JULIA

Aucune idée.

JEREMY

Aucune, vraiment ? Et puis d’abord, pourquoi je dois passer 5 nuits dans ce salon ? Pourquoi pas 2, pourquoi pas 4 ou la semaine ?

JULIA

Sir William devait avoir ses raisons.

JEREMY

Merci, c’est le genre de réponse qui aide beaucoup.

JULIA

Je suis désolée ! Je n’étais pas dans la tête de votre père le jour où il a écrit ces lignes.

JEREMY

Quand même, c’est étrange. Ça commence à m’inquiéter.

JULIA

Il n’y a aucune raison. Je crois que vous êtes fatigué. Vous avez beaucoup voyagé, vous avez besoin de repos.

Deux hommes entrent alors dans la pièce. SCOTT, la trentaine distinguée et féroce et BARTLET, son frère aîné, gaillard solide comme un roc et à l’air nigaud. Ce sont les cousins germains de JEREMY.

SCOTT

Ce n’est peut-être pas l’endroit rêvé pour se reposer. Sauf si l’on veut goûter au repos éternel.

JEREMY

Il faut savoir ce que vous voulez. Du sexe ou du romantisme. Si c’est du sexe, c’est ici et tout de suite, mais pour le romantisme, repassez demain.

SUSAN

OK ! Va pour le sexe.

Scène 15 – Rencontre fantomatique

Jeremy – Aliénor – Wallace

Pendant ce temps, les deux fantômes sont entrés dans la pièce.  

ALIÉNOR

Je crois que nous devrions nous matérialiser, sinon cette jeune personne ne partira jamais. Et arrêtez de regarder cette créature, Wallace !

WALLACE

Je la regarde d’une manière totalement abstraite et dépourvue d’émotion. Il est simplement intéressant d’observer les mœurs des jeunes femmes de cette époque. Vous n’êtes pas jalouse, ma mie ?

ALIÉNOR

Moi, jalouse ? Vous savez bien que notre condition nous met totalement à l’abri de ces sortes de sentiments. Ils sont réservés à ceux qui peuvent encore aimer.

WALLACE

Moi-même, je n’éprouve absolument rien en regardant cette jeune femme…

ALIÉNOR

Et c’est pour cette raison que vous ne vous en privez pas ! Faites quelque chose, Wallace. Cette situation est intolérable. Montrez-vous discrètement à elle, mais sous un jour suffisamment monstrueux pour qu’elle parte de cet endroit.

WALLACE

Comme vous voudrez ma douce.

Il se montre à SUSAN. Son visage est horrible, à moitié décomposé. SUSAN pousse un hurlement et avant que JEREMY ait pu réagir ou même comprendre ce qui s’était passé, elle a récupéré ses affaires et s’est enfuie en toute hâte du salon. JEREMY aperçoit alors WALLACE et ALIÉNOR.

JEREMY

Vous savez, ça peut s’arranger. La chirurgie esthétique a fait d’énormes progrès et…

Il tourne de l’œil et tombe par terre.

ALIÉNOR

Je vous avais demandé de ne pas lui faire peur.

WALLACE

C’est la première fois que j’essaye l’homme au visage moisi. Je ne pensais pas…

ALIÉNOR

Cela va être beaucoup plus difficile, à présent. Reprenez au moins un aspect plus agréable.

WALLACE

J’ai eu tellement de mal à composer cet effet, je ne sais pas si je vais pouvoir rétablir mon visage d’origine avant plusieurs heures.

ALIÉNOR

Vous ne facilitez pas les choses.

WALLACE

J’en suis fort mari, croyez-le bien.

ALIÉNOR

Oh ! Le voilà qui revient à lui. Tournez-vous et laissez-moi lui parler.

JEREMY

Non ! Ne me faites pas de mal !

ALIÉNOR

Personne ne vous veut du mal. Nous sommes vos amis.

JEREMY

Oui, oui ! On dit ça. Un temps. Attendez. Je vous connais. Vous êtes la femme du tableau et lui… Voyant Wallace à nouveau. Ah ! !

ALIÉNOR

A WALLACE. Je vous ai dit de rester tourné. Vous effrayez ce jeune homme. N’oubliez pas qu’il est mortel, lui. Nous risquons de lui infliger une terreur qui pourrait le terrasser.

WALLACE

Il y a peu, c’était notre lot quotidien, notre raison d’être. Nous sommes des fantômes et notre devoir est de hanter.

ALIÉNOR

Vous m’aviez promis…

WALLACE

Et je vais tenir ma promesse. Mais que voulez-vous, il est difficile d’effacer des reflex acquis depuis plus de 600 ans.

JEREMY

Vous êtes vraiment des fantômes ? D’accord ! D’accord, je vous crois, vous êtes des fantômes. Vous êtes morts et moi je suis vivant. Après tout, personne n’est parfait. On a qu’à rester comme ça. D’accord ?

ALIÉNOR

Nous implorons votre aide.

JEREMY

Mon aide ? Mais voyons, c’est tout naturel. Je suis dans l’annuaire. Rubrique SOS fantômes. C’est moi !

ALIÉNOR

Nous sommes victimes d’une malédiction qui pèse sur nous depuis plus de 6 siècles.

JEREMY

Nous avons tous nos petits problèmes. Moi, par exemple, je n’ai pas payé mon loyer depuis trois mois et…

ALIÉNOR

Vous pouvez sauver deux âmes.

JEREMY

Ah ! Évidemment, si c’est pour sauver des âmes…

WALLACE

Je vous avais dit, mon tendre amour, que cela ne servirait à rien. Vous lui demandez l’impossible. Il n’a pas le courage nécessaire à une telle entreprise.

JEREMY

Hey ! Hey ! Minute ! C’est vrai que je ne suis pas très courageux, mais j’ai mes raisons. Vous êtes marrant, vous. Mettez-vous un peu à ma place ! Après réflexion. Non, chacun reste à sa place. Si vous croyez que c’est facile d’accepter comme ça, d’un seul coup, que la vie après la mort existe réellement ? Que l’on peut être condamné à errer éternellement dans les limbes de l’au-delà ? Moi, j’ai toujours cru que les fantômes c’était le folklore. Il me faut le temps d’assimiler.

ALIÉNOR

Si vous acceptez l’idée, c’est que vous êtes plus fort que vous ne le pensez.

JEREMY

Je n’ai pas encore tout à fait accepté. Alors, vous êtes vraiment…

WALLACE

Wallace MacLean, comte de Winchester et mon épouse, dame Aliénor de…

JEREMY

Moi, c’est Jeremy tout court. Et mon père était le propriétaire de ce manoir.

ALIÉNOR

Vous êtes le fils de Sir William MacSporran ?

JEREMY

Absolument. Rassurez-vous, je suis aussi surpris que vous, je l’ai appris il y a quelques jours.

ALIÉNOR

A WALLACE. Je savais bien qu’il y avait en lui quelque chose qui m’attirait. C’est un Sagremor. A JEREMY. C’est le ciel qui vous envoie.