Historia Absurdae

Dans les champs, ce mois de juin, 1900 était des plus meurtriers.

À l’aube, la bataille faisait rage et le ciel l’orage. L’accablement gagnait du terrain sur l’espoir. Les paris étaient engagés les soldats également. Nous ne comptions plus les blessés, seulement les morts. Ils étaient peu nombreux, mais beaucoup plus importants. Parmi les cadavres, un ami très cher. C’était mon dernier. J’aurais dû en emmener plus.

Le maréchal des logis chef, ordonna le cesser le feu.

Cette nuit-là, de nombreux soldats moururent de froid et d’autres se plaignirent de la soupe. Elle était glaciale, mais nuageuse. La nuit cessa et le jour repris, encore de plus belle.

L’ennemi, était à nos portes. Heureusement, celles-ci étaient fermées. Un des ennemis, un grand, s’empara de mon trousseau de clés après une courte lutte sans merci ni d’un côté ni de l’autre. Il voulut ouvrir la porte, mais je refermais le volet sur ses doigts. Il poussa un juron et je fis un bond sur le côté pour y échapper. De justesse. C’était un juron ennemi très grossier. Sans mes réflexes, que je ne quitte jamais, même la nuit, je n’aurais pu l’esquiver.

L’ennemi ravala ses injures et mourut étouffé au troisième degré. Le soldat assis à mes cotés soupira. J’étais son dernier ami, et il avait bien failli me perdre. Tout comme moi, il n’en avait pas fait une provision suffisante.

La nourriture commençait à manquer. Les balles aussi, mais elles étaient dures à avaler. Un obus siffla dans l’air de façon désobligeante pour mes oreilles. La mort pourfendait les cieux dans un hurlement funèbre et même pire des fois.

Il y eut une charge à bâtons rompus. Ce fut une boucherie sans nom, et totalement innommable. Les hommes tombaient avec les mouches. Les femmes et les enfants qu’on avait sauvés d’abord regardaient la bataille en tricotant de jolis pulls beiges.

C’était pathétique. Les hommes qui pouvaient encore marcher se relevaient, car ils pouvaient eux. Les autres mourraient dignement et en hurlant parfois et même souvent.

Cette guerre-là, était une sale guerre et personne n’avait pensé à nettoyer le terrain d’abord.

Quand on ne chargeait pas l’ennemi, on jouait aux cartes. C’était différent. Au-dessus de nos têtes, il y avait le ciel, mais tout gris comme de la poussière. En fait, c’était nos yeux qui étaient gris, mais ça on ne le savait pas. Car à l’armée, on ne vous dit jamais l’essentiel.

Vous savez simplement que vous allez mourir. Oui d’accord, mais quand ? C’est important de le savoir !

Mais on n’avait pas de réponse de nos supérieurs d’en haut. Alors on s’en prenait à ceux d’en bas. Les moins supérieurs mais plus que nous quand même. J’avais demandé à être moi-même supérieur, avec un homme dont j’étais le dernier ami, mais on nous avait répondu qu’il fallait d’abord monter en grade. Le problème, c’est qu’on les avait oubliés à l’état-major. Si on y réfléchit bien, la guerre est absurde. Oui, mais nous on n’avait pas le droit de réfléchir. Il fallait un diplôme. Et les gradés, eux, l’avaient ce diplôme.

Pour passer le temps, chacun écrivait à sa mère ou à sa sœur ou à sa fiancée. Moi, j’écrivais à mon chien. Un poilu. Il aurait dû venir ici parce qu’il aurait été en famille avec les autres poilu.

Soudain, aussi subitement que brusquement, mais d’une manière instantanée tant ce fut brutal et vraiment qu’on ne s’y attendait pas parce que c’était une surprise, il y eut le silence. Un silence qui faisait mal aux oreilles tellement il était sans bruit.

Il y eut un éclair comme un flash quand on se marie ou quand on baptise un enfant ou qu’on est une star et qu’on se cache derrière des lunettes noires, mais opaques. Mais un flash en beaucoup, beaucoup plus fort. Une photo du ciel et de la terre. C’était sûr, tout le monde serait sur la photo. Alors, il ne restait plus qu’à sourire. C’est ce qu’on a fait mon ami et moi en se tenant fortement la main qui avait encore des doigts.

Je suis sûr que la photo a été réussie, mais malheureusement je n’ai pas pu voir le tirage. Dommage !